Méfaits divers

5902432-8793909Le saviez-vous ? Le grand requin blanc est capable de détecter une goutte de sang parmi des millions de litres d’eau.  Une caractéristique qu’il partage avec le patron de presse, chez qui l’odeur de l’hémoglobine au sein de la société civile déclenche à peu près les mêmes effets. Ainsi est-il aisé d’anticiper l’ouverture des JT et les unes des journaux au lendemain d’un fait divers sordide. La déontologie laisse place à l’instinct. La réflexion cède face à l’habitude. L’éthique ne remplace pas les tics.

Sans surprise, ce fut donc le cas pour la désormais célèbre « affaire Fiona ».  Une disparition, des aveux tardifs, le meurtre d’une petite fille. Il n’en fallait pas davantage pour exciter la sphère médiatique. Donc l’opinion publique. Les vieux démons des défenseurs de la peine de mort n’étant jamais suffisamment assoupis, certains proposent même toujours d’autoalimenter le processus en rajoutant du sang au sang.

Pourtant, la capacité de cruauté de l’espèce humaine n’est plus à prouver et cette histoire, aussi triste et abjecte soit-elle, n’est malheureusement qu’une parmi tant d’autres du même genre. Et il y a fort à parier que le fonctionnement de l’économie mondiale impacte plus directement et plus concrètement la vie quotidienne du citoyen français lambda qu’un assassinat d’enfant dans la région de Clermont-Ferrand.

Une ligne éditoriale porte toujours en elle une certaine idéologie. Lorsque Jean-Pierre Pernaut choisit de consacrer dix minutes de son journal télévisé aux témoignages de l’entourage de Fiona plutôt qu’aux dernières malversations de Goldman Sachs, son choix n’est pas anodin. De même lorsqu’il délaisse l’affaire Karachi pour s’intéresser à la cueillette des châtaignes. L’occasion de déplorer que le droit à l’information ne soit pas plutôt un devoir.

Soumis au dictat de la rentabilité, grande est la tentation pour certains journalistes de délaisser la raison pour seulement laisser place à l’émotion. Plus immédiate. Plus efficace pour capter l’attention de l’auditoire et la conserver jusqu’à la prochaine page de publicité. Ainsi confondent-ils journalisme et voyeurisme. Ainsi optimisent-ils leurs intérêts et ceux de leur employeur. À mi-chemin entre chien de garde et hyène.

La réelle blessure de notre société n’est pourtant pas le fait d’individus isolés et psychologiquement instables. Le danger ne vient pas tant de meurtriers frénétiques que d’organisations qui saignent à blanc des peuples entiers dans le silence poli des rédactions feutrées. Et il serait temps, comme le disait le grand reporter Albert Londres, de « porter la plume dans la plaie ».

 

Guillaume Meurice

30/09/2013

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3 Commentaires

Classé dans CHRONIQUES

3 réponses à “Méfaits divers

  1. Bonjour Guillaume Meurice,

    Encore une fois, je suis bien d’accord avec ce que vous dénoncez.
    Cependant, si je ne prise guère les médias, je dois leur reconnaître qu’ils vendent ce qu’ils savent plaire à la populace et qu’en l’occurrence, ce ne sont pas eux qui influencent la majorité des individus mais la majorité des individus qui provoquent ce genre de commerce.
    La preuve en est avec les échanges sur Facebook qui oscillent entre larmoiements sur le sort tragique d’une fillette et l’appel à la mise à mort des parents indignes.
    Ce qui d’ailleurs me fait bien sourire parce que j’avais écrit une chronique (que je ne renie pas) en septembre 2011 qui m’avait valu bien des insultes et des leçons de morale :
    http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/je-suis-une-barbare-je-suis-pour-101284

    Maintenant, vous savez fort bien aussi que la liberté de la presse n’est qu’un mythe miteux et que la plupart des médias sont, soit à la solde des politiciens et financiers, soit sous leur coupe.

  2. littlebigfred

    Bien mon Guillaume…encore bien choisi…

  3. A quel moment l’être humain a-t-il remplacé l’empathie par le voyeurisme, l’organisation par la manipulation, le partage par le profit? Difficile de s’expliquer ce qui découle, probablement, de vieilles traditions entretenues: celle de la maladresse d’un premier ignare tombé sur un outil aux pouvoirs démesurés, celle d’un premier enfant en détresse, aveuglé par la souffrance d’avoir à partager sa mère avec un petit frère, ou encore celle de préférer tout anéantir face au risque de s’avouer que sa croisade n’était que du pipeau, ou que derrière ce train-là peut se cacher un autre. Les outils découverts au fil des âges nous ont à chaque fois amenés à choisir entre abus de pouvoir et le simple fait de s’émerveiller face au Monde. Le choix de l’abus ne serait dû qu’au fait qu’il persiste au fond de nous ce sentiment d’avoir nécessairement à écraser quelqu’un pour pouvoir se faire du bien, comme si nous n’étions pas tous un bout de la même chose, comme si, devenant cancéreuses par manque de coopération, les cellules d’un même individu évoluaient seules, sans ordinateur central pour leur dire: « Eh, les filles, serrez-vous les coudes, c’est plutôt utile! » Et c’est que pour mieux régner, la propagande n’a guère d’efforts à faire face à un amas d’individualismes entretenus depuis la nuit des temps, surtout que l’absence de dignité rend très facile à distraire. Dommage car, pour vérifier ce qu’en fin de compte nous ne voulons pas, il aura fallu expérimenter d’abord les pires horreurs; mais quel plaisir aussi de voir s’encourager la fin de l’ablation de la résistance, en commençant par la lecture de plumes comme la vôtre.

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