Cous et blessures

« La liberté consiste à faire tout ce que permet la longueur de la chaîne » affirmait François Cavanna. Une chaîne symbolique. Celle de l’esclave entravé dans les plantations de cannes à sucre. Celle du chien face au loup dans la célèbre fable de La Fontaine. Celle qui aujourd’hui se matérialise par un attribut vestimentaire très prisé dans les milieux d’influence. Nouée autour du cou, elle confère à son détenteur une élégance saugrenue en même temps qu’une hypothétique crédibilité. Cette laisse sociale assure le port de tête altier du mâle prétendu dominant, véritable tête de nœud surplombant celui de… sa cravate.

Sobre, de couleur unie ou à motifs qui vont des simples rayures aux portraits de Titi et Grosminet, la cravate ne saurait se dissocier d’une volonté de paraître parfaitement identique aux autres, tout en croyant afficher ostensiblement sa personalité. Un accessoire majoritairement masculin pour individu en quête d’une quelconque reconnaissance. Un morceau de tissu pendouillant mollement en forme de flèche pointée en direction d’un autre ustensile du même type.

Qu’il est délicieux d’observer l’homme moderne se gauser de l’étui pénien du papou ou du plateau labial de l’aborigène amazone. Comme il est plus aisé de voir l’os dans le nez de son voisin plutôt que la flasque convention sociale flottant maladroitement sur sa propre insignifiance.

Noyée, niée, la singularité dans ce carcan tout aussi ridicule qu’obsolète. Pietinée l’originalité, l’autonomie, la liberté, le goût, l’envie, le désir de tee-shirt fluo, de pull en laine tricoté à la main ou de chemise à fleurs. Être ou apparaître…

Dans le bien nommé quartier de la Défense, les canons de la mode se braquent irrémédiablement vers celui qui ne respecte pas les codes, qui brise l’harmonie mausade des uniformes. En première ligne du combat économique que mène l’Homo sapiens sapiens contre lui même, la cravate vaut pour signe distinctif. De même qu’elle offre un gain de temps non négligeable pour les vaincus de cette compétition, contraints de se passer la corde au cou.

Les changements de régime et les insurrections demeurent souvent vecteurs d’innovation vestimentaire. Ainsi en fut-il avec l’influence révolutionnaire des sans-culottes. Ainsi en sera-t-il peut-être prochainement avec le refus du conformisme des sans-cravates.

En attendant l’avènement d’un tel mouvement, elle reste pour l’instant le symbole de l’individu entravé. Stressé. Pris à la gorge.

 

Guillaume Meurice

25/11/2012

 

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1 commentaire

Classé dans CHRONIQUES

Une réponse à “Cous et blessures

  1. Des hommes que j’aime et fréquente, je n’en connais aucun qui arbore une cravate, aucun qui travaille en un lieu qui exige le port d’une cravate. Serais-je une femme de goût ?

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