Toréer à travers

Madrid. 15 août 2012. Arènes de Las Ventas. Par une douce torpeur estivale, le sublime avait donné rendez-vous au tragique. L’Homme, l’animal, la vie, la mort, la beauté, la grâce. Tous les ingrédients étaient réunis pour un combat des plus attendus par une foule passionnée. Après quelques minutes d’un affrontement noble et loyal, et à en juger par les flancs sanguinolents de la bête, Fernando Cruz, célèbre matador hispanique, semblait posséder un avantage certain. Impatient d’en finir définitivement et ainsi goûter les louanges à sa gloire promises, c’est alors qu’il pris le taureau, non pas par les cornes, mais en pleine gueule.

Plus exactement, dans l’abdomen et dans la cuisse, par un élan succinct de la bête écorchée. Un mouvement admirable autant que spontané. Une harmonie parfaite entre l’habileté et la ferveur. L’enthousiasme et la dévotion. Le geste parfait au moment idéal. L’essence même d’une pratique ancestrale jaillissant d’un instant d’exception. Propulsé à quelques mètres du sol, désarticulé sous le choc, hurlant sous la douleur, le regard digne et fier du toréro semblait devenu larmes et supplication. L’élégance de son martyre reflétait le mélange subtil de deux questions existentielles : « Maman, qu’est ce que je fous là ? » et « Pourquoi je n’ai pas plutôt choisi de faire du badminton ? ».

Garnissant les gradins surchauffés, témoins fervents du drame qui se jouait sous leurs yeux et pour lequel ils avaient payé, le troupeau de privilégiés rougissait de plaisir. Tout comme le sable de l’enceinte. La bien mal nommée. Celle qui donne la mort, enfantant de biens funestes destins. Prêt à monter à l’assaut pour l’ultime estocade, le taureau lui même sembla hésiter trop longtemps devant tant de bravoure avortée. Pénétré dans sa chair et prostré au milieu d’une flaque de sang, le roi est nu mais l’arène a ses règles.

Notamment celle discutable de porter davantage assistance au toréro en détresse qu’à l’animal meurtri. Une partialité grâce à laquelle Fernando eut la vie sauve et qui semble confirmer l’adage « Si tu veux être sûr de perdre à un jeu, joue avec celui qui l’a inventé ». Point d’honneur ni de compassion pour l’animal dont on ignore tout, mais à qui l’histoire de la tauromachie doit pourtant l’une de ses plus belles images. Même si l’instant eut été sublimé s’il avait visé les oreilles ou la queue.

Afin qu’il puisse à nouveau prochainement entamer un parcours de réinsertion professionnelle dans un secteur d’activité moins soumis à la susceptibilité bestiale, souhaitons à Fernando un prompt rétablissement. Car la souffrance d’un être humain n’est jamais souhaitable. Pas plus que celle d’un taureau.

 

Guillaume Meurice

21/08/2012

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1 commentaire

Classé dans CHRONIQUES

Une réponse à “Toréer à travers

  1. Arthur

    Choc. Holà. Olé.

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