Déconfiture

Transgresser. Protester. Désobéir. Tel l’enfant juché sur une chaise, se hissant sur la pointe des pieds pour atteindre le pot de confiture en haut du placard. Symbole de l’espièglerie et de l’effronterie. Symbole également d’une époque où la résistance était synonyme de revendications matérielles. Le bonheur promis dans le commerce et la consommation. Aujourd’hui, le refus est toujours à la base de toute forme de résistance mais le temps est venu de l’opulence et de la profusion. Le pot de confiture n’est plus à conquérir, mais est offert pour tout achat d’un lot de 12.

« Soit le changement que tu veux pour le monde » professait Gandhi. Ainsi, les citoyennes et citoyens mus par le désir de faire évoluer les mentalités sont contraints d’adapter la forme de leurs luttes à ces nouvelles contingences. Dès lors, il ne s’agit plus pour eux de réclamer l’accès à tous au plus grand confort matériel mais bien de refuser catégoriquement tout ce que la société a défini comme indispensable, et qui semble en réalité bien loin des impératifs vitaux d’un être humain. Par exemple, il est désormais convenu qu’une planète sur laquelle chaque habitant aurait une automobile ne serait ni souhaitable, ni vivable. À chacun dès lors de considérer s’il peut s’en passer, dans une quête de sobriété heureuse, où d’aucuns découvriront que l’ascèse n’est pas uniquement le nom d’une autoroute.

C’est là tout le sens du mouvement politique trivialement baptisé « décroissance », qui n’est en réalité que l’anticipation du déclin d’un système. L’hypothèse initiale du libéralisme économique, à savoir des ressources naturelles inépuisables, est désormais caduc et les alternatives restent à inventer. Le temps de l’arrogance semble pourtant toujours d’actualité. Dans les profondeurs de sommets internationaux stériles portant sur l’urgence environnementale, « responsable politique » résonne toujours comme un oxymore. La richesse de la biodiversité semble se résumer à de la confiture certes, mais pour des cochons.

L’échec d’une doctrine censée porter en elle la prospérité pour le plus grand nombre interroge chacun de nous sur l’attitude à adopter. Il semble évident qu’une fois encore, la solution sera dans la contestation et la non coopération à un système imposé. Refuser, non pas l’interdit qui pèse sur le pot de confiture hors de portée, mais à la main qui le tend en disant « Mange tout, ne laisse rien pour les autres ». Si, comme le veut l’adage, « il est aisé de réveiller quelqu’un qui dort, mais impossible de réveiller quelqu’un qui fait semblant », est-il envisageable de continuer à fermer les yeux sur une misère qui les crèvent ?

« Vivre simplement pour que d’autres puisse simplement vivre » objectait Gandhi. Ne pas se goinfrer de confiture afin d’en laisser à celles et ceux qui n’ont pas eu de pot.

 

Guillaume Meurice

29/06/2012

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2 Commentaires

Classé dans CHRONIQUES

2 réponses à “Déconfiture

  1. Arthur

    Une bien excellente chronique Sieur Meurice ! Le fond, la forme, le cœur et la tête… Bravo.

  2. Christophe Allély

    je découvre…très bel article,Guillaume ! je sujs avec toi !

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