Travail forcené

« Que fais-tu dans la vie ? ». Question récurrente, toujours au rendez-vous d’une nouvelle rencontre. Question anodine, familière, innocente. Question à laquelle il ne serait pas mensonger de répondre « Je mange, je dors, je regarde pousser les fleurs et je me coupe les ongles des pieds » si l’interrogation aussi fourbe qu’imprécise ne dissimulait en réalité la véritable requête du curieux : « Quelles sont tes sources de revenus ? ». Comme si la destinée se résumait à la profession. Comme si le travail était devenu l’activité absolue d’une vie uniquement consacrée à la gagner.

Il en va de même pour la question rituelle initiatique posée à chaque écolier en âge de se projeter dans l’avenir : « Qu’est ce que tu veux faire plus tard ? ». Combien de « écouter de la musique », « lire des livres », ou « manger du chocolat » en lieu et place des sempiternels « pompier », « vétérinaire » ou « candidat de Secret Story » ? Quid des conseillers en orientation pseudo pragmatiques guidant de jeunes gens vers les lendemains  mortels du commun des insipides ? Force est de déplorer que l’Éducation Nationale perd peu à peu sa vocation de participer à l’épanouissement personnel d’un individu, au profit d’un formatage d’identité passive apte à la vie active.

Le travail c’est la santé. Le travail rend libre. Telles sont les prophéties mythologiques destinée à asservir, dans la joie et l’allégresse, l’individu contraint de louer son temps et sa force de travail, de se sacrifier sur l’autel de la création de richesses. Sans pour autant ne jamais définir précisément les contours exacts, ni la définition précise du vocable. S’occuper de ses enfants, est-ce un travail ? Marquer des buts, est-ce un travail ? Se promener à poil dans toutes les gazettes peoples, est-ce un travail ?

De même, la relation à cette valeur n’a cessé d’évoluer au cours des siècles. Lorsqu’une machine remplace 200 ouvriers chichement munis de leur pelle et de leur peine, comment ne pas se réjouir d’une telle avancée technologique ? Simplement en regrettant qu’elle ne profite pas à l’ensemble de la société mais bien à quelques actionnaires et autres propriétaires de l’outil en question, poussant irrémédiablement les autres sur la route de la précarité. Sitôt libérés de la souffrance, sitôt enfermés dans la misère.

Plutôt que de partager les richesses tout en répartissant les tâches, la tendance est inverse. Ceux qui ont la chance d’occuper un emploi sont priés de bien vouloir abandonner leur heure de pause, leur dimanche et leur retraite. Quant à ceux qui ont la chance d’avoir des moments libres, ils sont invités à ne pas en profiter, faute de moyens suffisants pour survivre leur vie.

Heureux donc celui ou celle qui parvient à faire mine de ne rien faire, traversant l’existence en prenant son temps, s’instruisant, créant, jouissant de chaque instant, feignant d’être fainéant.

 

Guillaume Meurice

08/04/2012

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1 commentaire

Classé dans CHRONIQUES

Une réponse à “Travail forcené

  1. Jean de Paris

    Très jolie conclusion !

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